Le cadeau

A l’issue d’un atelier d’écriture sur le thème de la fiction brève, voici l’un des textes produits grâce aux conseils éclairés de Martine et de mes co-stagiaires.
Ce fut difficile, mais comme toujours très intéressant.

Sailing

Jamais Jean-Marc n’aurait cru que ce cadeau d’anniversaire préparé avec tant d’amour aurait de telles conséquences. C’était un ravissant petit bateau qu’il avait confectionné pour son fils. Fait de morceaux de carton, d’allumettes, de bouts de tissu, qu’il avait rassemblés, collés, et peint de couleurs vives, il avait fière allure, le petit navire.

Lorsqu’il défit le paquet, Jean-Marc lut l’émerveillement dans les yeux de Bertrand. Le garçon saisit l’embarcation, la déposa dans le ruisseau du caniveau, … sauta sur le pont, trouva son équilibre et descendit le courant.

Du trottoir, le père hurlait et gesticulait. Bertrand ne regarda pas en arrière mais se laissa voguer avec délices vers un petit ru, ravi de cette liberté inattendue et nouvellement gagnée.

Un peu plus tard, il passa sous un pont, sentit le bateau sombrer sous ses pieds, s’élança sur la rive, et tout content de s’en être tiré à bon compte, se dirigea vers une porte entr’ouverte qu’il franchit sans hésiter.
Tout au bout d’un long tunnel sombre, il aperçut avec soulagement la flèche lumineuse, accompagnée de l’icône du petit homme vert qui indique la sortie.

Il poussa la porte et sentit son pied s’avancer dans le vide.

La première fois

Un weekend d’écriture, avec Alice et les Mots, dans un lieu agréable et ensoleillé, sur le thème Enfances.
L’idée de ce texte, c’était de parler de la première fois que l’on avait fait quelque chose. Ce qui m’est venu, c’est ma première fois à l’école. Ensuite, je me suis demandé si j’allais mettre ça sur mon blog, parce que, tout de même, je ne suis ni Flaubert, ni Sartre, ni Nathalie Sarraute, mais ça ne fait rien, c’est le résultat du plaisir d’écrire d’hier.

Atelier d'écriture

Huit heures trente. Sur le trottoir, je sens la main de ma tante qui lâche la mienne. Le niveau sonore des voix diminue, puis on se tait.
A la suite d’une cohorte de petites filles, je pénètre dans l’inconnu. Je les vois baisser la tête, l’une après l’autre et ne comprend pas ce qu’elles font. Pour ne pas me distinguer, je fais la même chose. Après coup, je comprendrai que ce geste, on le fait en passant devant cette grosse dame qu’est la directrice de l’école.
Une fille me prend la main, et nous montons l’escalier ensemble. Bruit de chaussures claquant sur les marches de bois. Jusqu’au premier étage. Odeur de désinfectant et d’eau de Javel.
Deux par deux, rangées comme des tiroirs le long du couloir. Marchions-nous au pas, ou l’ai-je inventé ? Deux par deux, nous pénétrons dans la classe.

Silence total, à peine troublé des chuchotements de petites filles qui se retrouvent.
Une dame grande et osseuse, couronnée de plusieurs coques de cheveux grisonnants, aux doigts maigres et perclus d’arthrose m’arrête.

Les autres, elles, savent où elles vont. Elles se mettent de chaque côté de leur banc, et attendent. J’entends, dans une sorte de brouillard, Madame Martin, l’institutrice, me présenter, dire que je suis nouvelle et qu’il faut être gentille avec moi. Elle m’indique une place vide. De l’autre côté du banc à deux places, voilà Colette, qui sera ma voisine et qui m’examine avec hostilité.

Nous nous asseyons. Je regarde autour de moi et vois les autres sortir leurs affaires de leur cartable. Le banc est dur sous mes fesses, et la table est trop basse pour moi.
Il ne me faut pas une heure pour avoir le dos douloureux.

On commence par une leçon de lecture et tandis que les autres ânonnent, j’ai fini depuis longtemps les deux pages du livre de lecture et n’ose pas tourner la page pour terminer l’histoire. Madame Martin me fait lire et me condamne en cinq mots : Mais tu lis très bien !
Je sens, palpables, trente paire d’yeux se fixer dans mon dos, sans sympathie aucune.
Je suis reléguée, pour le reste de la leçon de lecture, au fond de la classe, avec un vrai livre, dont je profite à plein. Je perçois à travers mon plaisir, les voix hésitantes des autres élèves, et ne sais pas encore que je vais payer ce bonheur quotidien très cher.
Je suis en effet arrivée, un an trop tard, dans une classe constituée, parmi des petites filles qui se connaissent toutes, forces et faiblesses comprises, et on ne me pardonnera jamais de ne pouvoir me couler dans le moule.

Elles découvriront bientôt mes insuffisances, l’écriture hésitante, le calcul pauvre et le manque de ce que Madame Martin appelait la propreté, une vertu cardinale que je ne possédais pas.

Colette, ma voisine, trouva vite le moyen de se venger de son insuffisance en lecture. Nous devions, en effet, échanger nos cahiers pour des corrections mutuelles au crayon bleu. Quand j’entendais le frottement de sa gomme qui effaçait ou plutôt étalait, les corrections qu’elle avait ajoutées de son gros crayon bleu, je calculais les points que j’allais perdre.

Je ne le savais pas vraiment, mais le pressentais, cette première journée annonçait de longues années d’une solitude ennuyeuse et pesante.

Autour d’un mot

Le seul mot qui me vienne à l’idée, là, tout de suite et qui m’incite à écrire quelque chose, n’est pas dans ma liste de mots préférés. Ce n’est ni le sorbet bien parfumé, ni le colimaçon avec son escalier, ni le cornac équipé de sa pique ou encore la citrouille du carrosse de Cendrillon, pas plus qu’un chèvrefeuille s’accrochant à mon clavier, ou Bobodioulasso, souvenir lointain d’un périple au Burkhina Fasso.

Non, le seul mot qui m’inspire le moindre appétit, c’est la gaufrette.
J’ai bien dit gaufrette, pas gaufré tel le papier, ni gaufre, comme la gaufre pourtant appétissante qu’on déguste en maculant son nez du sucre glace volatile, ni celle du «moule à gaufre» du Capitaine Haddock.

Non, il s’agit bien de la gaufrette de mon enfance, celle dont ma mère achetait des cartons entiers, une gaufrette épaisse, tout à la fois moelleuse et croustillante, drapée de chocolat noir, qui lorsque vous l’aviez finie, vous donnait immanquablement l’envie d’enfoncer vos dents dans la suivante. Une gaufrette comme il n’en existe plus.

Enveloppée de deux papiers, l’un argenté qui la protégeait, et par-dessus, un papier glacé et brillant orné d’une photo qui vous donnait l’eau à la bouche, elle vous tachait les doigts de chocolat dès que vous l’aviez ouverte.

Chez nous, on la dégustait avec du thé. Mon père faisait trempette, un crime de lèse-gaufrette, car ça la ramollissait. Moi, je plantais les dents dedans et laissais les morceaux fondre dans ma bouche avec délice.
Je préférais celles au chocolat noir, alors que ma mère aimait mieux le chocolat au lait.

J’ai encore à la mémoire le nom du fabricant belge, de Beukelaer. Des recherches sur Internet ont parfois fait bondir mon cœur d’espoir, mais vainement.
La gaufrette de mon enfance n’est plus.

Fait à l’atelier d’écriture Alice et les mots, le weekend dernier. Merci, Martine.