En direct, ou presque, des Musigrains


Il y a bien longtemps que je n’ai pas écrit dans ce blog, et même ce billet, j’ai mis du temps à le mettre ici. C’est que, voyez-vous, la vie passe et passe vite.
Il y a déjà un bon moment, à la suite d’un court billet sur les Musigrains, qui ont enchanté mon enfance et m’ont donné ce que j’ai de culture musicale, j’ai reçu le commentaire qui suit. Il m’a tellement émue que j’ai contacté Manuel Arbeau, le petit-fils de Germaine Arbeau-Bonnefoy, qui raconte merveilleusement ici, ce qu’ont été les Musigrains pour lui, pour lui demander la permission de mettre ce texte ici et le remercie d’avoir bien voulu m’y autoriser.

Germaine Arbeau-Bonnefoy

Chère Claude,
C’est toujours une émotion particulière que de trouver des témoignages et des souvenirs des MUSIGRAINS, l’œuvre de ma chère grand-mère. J’en ai moi-même un souvenir vif et plein de bonheur. Vous souviendrez-vous que dans chaque cycle de concert, on avait le choix entre trois horaires le jeudi après-midi, et que la salle du Théâtre des Champs Élysées se remplissait et se vidait trois fois de suite? J’avais 10 ans en 1965. Je passais l’après-midi au théâtre. Le premier concert à écouter dans la loge de projection avec ma mère qui passait les diapo (vous vous souvenez du noir qui se faisait de temps en temps pour laisser voir une photo ou un dessin explicatif sur le rideau du fond de scène, blanc avec deux franges montant comme des colonnes cannelées dorées); le deuxième dans les coulisses, lieu extraordinaire, où je baguenaudais silencieusement entre les montants, allant de JARDIN à COUR derrière les décors, passant voir Ginette Zadok, dans son étroite loge tout contre le côté gauche (Jardin) de la scène, d’où elle observait tout pour assurer la régie; elle disait: « noir! », et l’obscurité se faisait aussitôt, pour une projection ou pour un début de représentation de ballet, ou d’opéra comique; elle disait: « lumière! », et tout s’allumait, petit « fiat lux » d’une création sans cesse à refaire; Je repartais vers le fond, dans les loges des artistes, voir un pianiste qui se préparait, ou le chef Robert Blot, son grand sourire, et sa femme russe, poudrée et enfoncée dans ses fourrures — elle il fallait l’embrasser! je détestais poudre et fonds de teint odoriférants, tout ce rose qui me restait aux joues et parfois sur les lèvres…; pour le troisième, je revenais dans la loge, si en fin d’après-midi il y avait quelqu’un de la famille ou un ami de passage, parfois mon père, retour du Palais de justice, s’il avait fini de plaider; souvent aussi je rejoignais mon grand-père à l’orchestre, à gauche, dans les 4e où 5e rangs; il assistait à tous les concerts, amoureusement.
Mon grand-père amenait dans sa voiture ma grand-mère et son « staff » rapproché, les deux secrétaires du « bureau », au 4e étage de la rue St Louis-en -l’île; elles les appelait toutes: »mon petit », comme son employée de maison, comme Ginette Zadok, la régisseuse, et quelques autres. Je m’embarquais et me serrais à l’arrière, sur la banquette rouge de la DS gris, entre les deux secrétaires; il fallait ne pas parler à ma grand-mère, à l’aller, elle était nerveuse et se concentrait; elle faisait quelques exercices de diction: « Brrra, Brrre, Brrri, Brrro, Brrru », en roulant des R, puis « Taddadda, Teddedde, Tiddiddi, Toddoddo, Tudduddu », en répétant chaque formule magique quatre fois… et sa voix s’en trouvait plus claire, la prononciation s’étant dérouillée — ça marche à vrai dire très bien, ce truc de scène, je l’ai essayé. On n’avait pas le droit de lui parler, mais elle parlait parfois; ce qu’elle disait me paraissait devoir s’écouter avec d’autant plus de révérence, que la voix m’était apparue comme un instrument fragile et malléable. On arrivait au théâtre, et nous avions le droit d’entrer et de nous garer dans la ruelle à droite du bâtiment, qui s’enfonce entre de hauts murs sombres, se coude, et atteint l’entrée des artistes. Je n’étais pas peu fier de passer par des voies aussi rares. Dans la salle aussi, j’évoluais fièrement comme en territoire conquis; je passais par le petit couloir tordu suivi de quatre marches, qui permettait, au rez-de-chaussée, à gauche dans les couloirs de la salle, d’atteindre les coulisses. Il y avait là un « monsieur », en costume noir, préposé à la garde de cet endroit stratégique, cerbère mou et inexpressif à qui je disais régulièrement: « je suis le petit-fils de Madame ARBEAU », pour obtenir mon droit de passage. Quand il avait oublié, ou faisait mine de vouloir me refuser l’accès, j’étais furieux. Quand, quelques minutes plus tard je parvenais à trouver l’adulte garant de mon identité, je le regardais avec un oeil conséquent, écrasant, me figurais-je, très déçu de son indifférence. Je galopais,dans les couloirs, les ouvreuses gentiment me poursuivaient pour me faire comprendre que le bruit pouvait s’entendre dans la salle du concert.
Je me retrouvais à côté de mon grand-père, à écouter Manouche,- c’est ainsi que nous l’appelions, pas de « mémé », ou de « mamie » chez elle, elle refusait la vieillesse, – les mots et les signes – de la mort, pas un mot, surtout pas, jamais! Elle étais éternelle. Du moins tant que dura mon enfance. Un soir, assis; adolescent à une de ces place de l’orchestre, elle perdit ses mots ne parvint pas à les retrouver au milieu de sa conférence musicale, devant la salle entièrement remplie du théâtre des Champs Élysées, la mémoire bronchait pour une des multiples premières fois. Un homme dans le public cria depuis l’ombre anonyme quelque chose comme « la retraite! » ou je ne sais plus quel mot pénible. Elle ne le comprit pas et demanda ce qu’il avait voulu dire, au milieu d’un murmure désapprobateur qui voulait la protéger. J’avais honte, j’étais rouge, d’une honte inextinguible. Il avait raison. Depuis quelques temps Manouche cherchait ses mots, achoppait dans son laïus toujours préparé sur fiches-mémoire… Il avait raison et cette inconvenance majeure éclatait en pleine salle, de façon sacrilège, vulgaire, agressive. C’étaient les premières atteintes de l’Alzheimer. Elle ne décida d’abandonner que plusieurs années plus tard, années où nous serrions les dents, peur des trous de mémoire qui arrivaient de temps en temps, puis de plus en plus fréquemment. Un jour elle nous dit qu’elle n’avait plus de voix, plus la voix pour cela, qu’elle s’en était rendu compte, qu’elle ne ferait plus de conférence, sauf exceptionnellement. Annonce un soir, fin (ou début?) de concert, murmure de sympathie et de refus. Elle ne trouva jamais quelqu’un de pleinement satisfaisant pour tenir sa place, des personnes agréables, douées, savantes, du métier, mais personne qui, apparemment reprenne le « rôle ».
Les Musigrains perdirent doucement du public, les subventions étaient de plus en plus difficiles à obtenir, après les glorieuses années soixante. Il n’y eut plus que deux, puis qu’un concert; les cycles se réduirent un peu. On ne put plus payer les Champs Élysées, on alla à Gaveau et au Châtelet. L’esprit n’était plus là, la formule avait sans doute vécu, à l’heure de la Télévision? On n’allait plus au cirque, on regardait les « meilleurs numéros » sur « La Piste aux ÉTOILES », mais c’est ainsi que je me suis éloigné du cirque. La représentation réelle, ses parfums de bêtes, de paille et de crottin, les sourires des ouvreuses en costume rouge avec tête emplumée, le foyer à l’entracte… la télé aseptise. Et rien ne vaut un concert.
Mon grand-père mourut, brutalement, en 1979. Ma grand-mère en eut un choc qui détériora cruellement ses esprits. Les Musigrains continuaient, elle se mettait toujours à son bureau, l’habitude de travailler sans cesse. Mais elle s’illusionnait, bougeait des papiers, retrouvait une vieille conférence, voyait la personne qui lisait ses conférences, puis qui bientôt les fit… Elle mourut en 1986. Il y eut un concert d’hommage, au Châtelet, et les Musigrains s’arrêtèrent.
je vous ennuie peut-être à radoter mon enfance! La musique semble absente de mon récit. C’est qu’elle est comprise en tout, qu’elle est pour moi depuis ce bain d’enfance, une nécessité vitale qui chante à mes oreilles en vous racontant ex improviso ces quelques souvenirs.
Merci d’en avoir été le prétexte, et de m’avoir fourni l’occasion de les écrire.

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6 réflexions sur “En direct, ou presque, des Musigrains

  1. C’est très émouvant de retouver » les musigrains »;j’étais un fidèle ,de loin hélas,mais fidèle tout de même et ces souvenirs m’ont touchés.Merci de tout mon coeur d’ancien de la R.T.F.

  2. Les Musigrains figurent parmi mes meilleurs souvenirs d’enfant et j’ai eu beaucoup de plaisir à lire cette saga d’une autre époque, celle d’avant la télé que du reste mes parents n’ont acheté qu’après le départ des aînés, à la fin des années 60.
    Chaque fois que dans un théatre ou un cinéma, j’entends les gens manger du popcorn, je me souviens de la demande expresse de madame Arbeau-Bonnefoy de ne pas manger de bonbons pendant le concert… Des années plus tard, je me dis que je ne sais toujours pas reconnaître à 100% le hautbois du cor anglais et que je n’ai pas du assez bien écouter ses indications

  3. c’est vrai Didier , j’aime aussi le « receuillement » qu’exige l’écoute ,y compris chez sois, d’une oeuvre qu’on apprécie ,et d’interprètes qu’on respecte .

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