Absurdités


Pendant ma promenade d’hier, j’étais en train de prendre cette photo

P1270202 (by Claudecf)

quand tout à coup, je vois un homme tomber par terre, hirsute et plutôt mal habillé. Une autre femme et moi nous approchons, lui demandons si ça va, et il dit qu’il en a marre, qu’il est fatigué, qu’il n’en peut plus. Nous lui disons que nous allons appeler Police-Secours et il supplie

Non, non, pas Police-Secours, je vais me relever. Je suis fatigué, c’est tout.

Je lui tends la main d’un côté et l’autre femme l’attrape de l’autre et je lui dit de s’accrocher à un plot pour s’aider à se relever, parce qu’il est trop lourd. Il s’accroche au plot, mais ne lâche pas ma main.
La femme, qui doit aller travailler, me demande si ça va aller et si elle peut me laisser, et me voilà avec ce type accroché à ma main comme à une bouée de sauvetage.
Je lui demande s’il a faim, et il me dit qu’il marche sans arrêt, qu’il a tout perdu, qu’il était voyageur de commerce et a perdu son permis de conduire, dans un premier temps ; comme il ne pouvait plus travailler, il a dû vendre sa voiture, sa femme l’a quitté avec leur petit garçon qui a cinq ans et qui lui manque, et qu’il a eu le tort de venir à Paris.

Nous sommes avenue Rapp, et cherchons un banc pour qu’il puisse s’asseoir, et en trouvons un à une station de taxis. Il me demande si je ne lui offrirais pas un café. Il n’a toujours pas lâché ma main et il me fait de la peine, ce type dans la force de l’âge qui ne mange plus parce que, dit-il, les Restaus du Cœur sont fermés.
Est-ce vrai ? Lui et moi ne vivons pas dans le même monde, c’est une question que je n’ai pas à me poser.
Nous allons dans un café chic et je demande un café et une tartine

On ne fait pas de tartines à cette heure-ci, l’heure du petit déjeuner est passée. Mais il y a un croissant

Je lui offre un croissant et Stéphane le mange en me racontant que toutes les nuits, il marche de la Porte Maillot à la Gare de Lyon. Je lui demande pourquoi ce trajet-là et il me répond que c’est tout droit…
A ce moment-là, je me mets à rire et lui dis:

Et voilà les absurdités de la vie, vous, vous marchez toutes les nuits de la Porte Maillot à la Gare de Lyon, et moi, je dois faire des kilomètres tous les jours pour ma santé !

Il me dit que je suis dure, de rire de ça. Mais que voulez-vous, qu’on se mette à pleurer ? Tout ça est absurde.
Bref, je vais vous raccourcir l’histoire, Stéphane voudrait aller à Saint-Brieuc Saint-Brieux et aurait ensuite le projet d’aller ouvrir des huîtres pour gagner un peu d’argent, et là, peut-être pourrait-il s’acheter une tente ou une petite caravane pour y dormir… et revoir son fils, puisque c’est là qu’il habite.
Et moi, ce matin, j’ai rendez-vous à dix heures avec lui devant le manège de la Gare Montparnasse, pour le mettre dans le train de Saint-Brieuc.
Après ça, j’aurais dépensé mon capital de dame patronnesse pour le mois d’avril. Je pensais que faire la charité était une activité des bourgeoises des siècles passés, mais on est revenu au temps des clochards, des pauvres, de tous ces gens qui n’ont qu’à travailler plus pour gagner plus !

Mise à jour : je n’ai pas l’impression de m’être fait avoir, bien que Stéphane ne se soit pas présenté à la Gare Montparnasse ce matin, où je l’ai attendu 20 minutes. Même si ce dont il avait besoin, c’était d’un café et d’un croissant et de quelqu’un à qui parler, eh bien il a eu ce petit moment, et même s’il m’a raconté des salades, je n’ai pas la sensation de m’être fait piéger.
Comme il n’était pas là, je suis allée faire ma marche plus tôt que d’habitude 😉

Publicités

19 réflexions sur “Absurdités

  1. Claude, ton Stéphane de Saint-Brieuc me fait penser à la rencontre faite le samedi de Pâques dans les rues désertes de La Roche-Bernard (c’était à l’heure de la messe). Au détour d’une ruelle, il m’accoste, portant beau et plutôt chic en macfarlane caoutchouté, serviette de cuir à la main. Il a perdu son portefeuille et il a besoin de téléphoner. Le temps que je comprenne l’entourloupe, et je lui donnais en riant les 50 centimes réclamés.

    Une autre rencontre encore, hier matin dans le tram. Une jeune fille s’adresse de temps à autre à un voyageur, puis à un autre, que l’on voit secouer la tête surpris, se détourner, puis lui jeter à nouveau un regard choqué ou incrédule. Rien dans sa tenue sport convenable et confortable qui laisse penser qu’elle soit autre chose qu’une étudiante se rendant à ses cours, sac au dos. Elle descend comme moi à Poterne des Peupliers et immanquablement se retourne sur le quai pour me demander de quoi manger. Je l’interroge un peu. Elle se rend à son travail me dit-elle mais elle n’a pas pris son petit déjeuner et elle n’a pas un sou. Son ton est calme la voix forte et le débit ralenti, le regard perdu. Je fouille mon sac mais manque de chance je n’ai pas une pièce. Je lui donne dix euros et fais quelques pas avec elle. Evidemment j’étais prise de court et j’aurais du l’accompagner a la boulangerie un peu plus loin lui acheter le croissant et garder la monnaie. Je m’en veux (pas pour les dix euros) car j’ai compris peu à peu que la jeune fille était simple d’esprit, ou assommée par un médicament psychotrope. Elle m’a parlé d’une assistante sociale, et de sa paie qui n’était pas arrivée. J’imagine qu’elle travaille dans une structure pour adultes handicapés mentaux. Elle devait avoir besoin de parler c’est tout, et aussi d’acheter un croissant.

  2. Je ne trouve pas que Claude se soit « fait avoir ». En tous cas, pas d’après son récit. Il y a des gens qui jouent avec notre crédulité, c’est vrai. Mais si sa demande était vraiment de manger qq chose, et aujourd’hui, s’il prend vraiment le train pour St Brieux, alors, c’est seulement quelqu’un qui était au bout du rouleau et a eu la chance de tomber devant Claude.

  3. ce sont hélas des situations que l’ on rencontre de plus en plus ….et je suis d’ accord avec Patriarche ! parfois, j’ ai honte de ne pas faire plus ….des lits vides à la maison et des personnes qui dorment dehors ….

  4. Il y a sûrement mille raisons qui expliqueraient pourquoi ce Stéphane ne s’est pas présenté au rendez-vous à la Gare Montparnasse. Tu ne t’es pas fait avoir, Claude. Tu as fait ce que tu as pu pour aider quelqu’un qui était dans le besoin.

  5. Je n’ai pas du tout la sensation de m’être « fait avoir » d’autant que lorsque j’ai écrit ce billet, c’était avant de savoir que Stéphane ne viendrait pas. Et après coup, je ne le pense pas davantage. Ce que je trouve terrible, c’est que ces situations sont de plus en plus ordinaires, et que les gens se retrouvent à la rue et vivent des situations tragiques.

  6. Claude je suis désolée que mon commentaire laisse penser à tes lecteurs que nous regrettons de nous être laissées duper.
    Stéphane, comme l’homme de la Roche-Bernard, comme la fille de la Poterne des Peupliers nous ont touchées par leur détresse.
    Nous les avons croisé, ils nous ont émues, glacées, effrayées.
    Leur demande n’était sans doute pas seulement celle que nous croyons avoir entendu.

  7. je pense comme Ken qu’il y a sans doute mille raisons pour qu’il ne soit pas venu. c’est un homme comme nous tous qui rêve de faire des choses et qui au dernier moment est dépassé par tout çà. Il faut avoir de l’énergie pour mener à bien ses projets, mais quand on est à la rue je pense que tout çà file entre les doigts. En tout cas tu as bien fait de lui parler, déjà, et de lui offrir un croissant. Ce qui est important c’est de ne pas avoir un regard blasé face à tous ces cas rencontrés.

  8. @ zellie, oui, il y a du chemin entre le rêve et la réalité… Et lorsqu’on n’a pas rien, c’est facile d’être dépassé, ça nous arrive bien, à nous qui avons tout, comparé à lui.
    @ tillie, peut-être que la demande, c’est tout simplement d’être reconnu 😉
    @ Ken, et des raisons pour ne pas avoir été au rendez-vous, c’est sûr qu’il y en a. L’heure, pour quelqu’un comme Stéphane, c’est assez élusif, et puis rêver est une chose, mais être au pied du mur, c’est difficile, et si la réalité s’avérait non conforme au rêve ?

  9. Quelle bonne Samaritaine! Il faut avouer qu’à Londres il est trop facile de se renforcer dans sa zone de confort et ne voir presque pas du tout de telles choses. Mais vous avez en français l’équivalent de la phrase « entertaining angels unawares »? L’important, c’est peut-être que ce sont des occasions pour retrouver le meilleur de nous-mêmes, n’importe ce qui se passe dans l’esprit de l’autre. Chapeau!

  10. Moi c’est pareil, je me suis remise au sport pas plus tard qu’hier. Je suis allée à la piscine. Bon comme j’ai les yeux fragiles, j’ai dû acheter des lunettes à piscine. J’ai l’air d’un vieux hibou. Pis comme maintenant les bonnets sont obligatoires, j’ai acheté un bonnet bleu… une spèce de truc qui se colle direct sur les tiffes… j’ai laissé dépasser ma frange pour avoir l’air malin. J’étais la SEULE à avoir laisser dépasser ma frange. Je crois que j’ai lancé une mode.
    A un moment j’ai buté dans un mec qui nageait. Il me regarde et il me dit hilare : « j’ai cru que j’avais rencontré le grand requin bleu » !!!
    J’t’en foutrai des grands requins bleus ducon !
    Le mec, je l’ai mis sur orbite sur Saint Brieux euc eut, et sans plier les genoux, non mais !!!
    Y’a pas que toi qui vis des aventures de ouf !

  11. Je suis contente de faire un détour jusqu’ici pour lire les aventures de piscine de Pascale, d’autant plus que moi, finalement, je n’y vais pas ce soir, parce que ma copine de bassin m’a fait faux plongeon…bond !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s